9 - L’œuvre de Gauguin à la Martinique : une expérience décisive

« L’expérience que j’ai faite à la Martinique est décisive (…) C’est dans ce que j’ai rapporté qu’il faut me chercher si on veut savoir qui je suis » (à Charles Morice, avant le départ pour Tahiti).

La légende de Gauguin a escamoté le séjour de quatre mois à la Martinique. Bien que terrassé par la dysenterie et le paludisme, Gauguin considère : « je n’ai jamais eu une peinture aussi claire, aussi lucide (par exemple beaucoup de fantaisie)… Je rapporterai une douzaine de toiles dont quatre avec des figures bien supérieures à mon époque de Pont-Aven » (lettre à Schuffenecker, vers mi-octobre 1887)

De nouvelles recherches stylistiques
A Pissarro, Gauguin expliquait en 1884 comment il cherchait «  à faire très simple et cependant très divisé de tons ». C’est ce qu’il réussit à faire en Martinique : la touche devient plus fine, régulière, sans doute inspirée de la manière de Cézanne, pour créer de plus grands espaces en plans simplifiés. S’éloignant de la technique impressionniste, la composition se fait plus synthétique. La couleur aussi, plus intense, moins mélangée, n’est pourtant pas « chaude » : les bleus, verts et violets dominent.

La constitution d’un répertoire de formes et de symboles
En Martinique, Gauguin ne semble pas avoir eu recours aux images des photographes de studio assez nombreux à Saint-Pierre (notamment Sully ou Depaz). Ses sujets sont des paysages, et ses personnages ne sont pas représentés selon la convention photographique de l’époque. En revanche, il pratique intensivement le dessin sur le vif. Plutôt que des esquisses des toiles, ces croquis sont des notations isolées, utilisées comme un vocabulaire dans lequel puiser pour des compositions à venir. La plupart des carnets de Martinique ont été perdus ou détruits après sa mort aux Marquises, où il est certain qu’il les avait emportés. La tendance de Gauguin à réutiliser les œuvres du passé, les siennes ou celles des autres (voir plus loin, l’influence de l’Inde) n’est pas du pillage, ou de la paresse : elle montre plutôt que ces formes ont acquis pour lui « valeur d’emblèmes de sa symbolique personnelle »(Schackelford, 2003).