3ème rendez-vous avec l'histoire du Conseil général

Au cœur de la construction d’une élite locale : les bourses et les prêts d’honneur à l’époque coloniale

 

Documents associés :

Lettre ouverte à Monsieur le Président du Conseil général de la Martinique, signée Gilbert Gratiant, Montpellier, le 8 novembre 1932 – ADM, 38J39

En illustration :

Emile Sylvestre et Eustache Lotaut. Bourses dans la Métropole, Annuaire de la vie martiniquaise 1936, Imprimerie du Gouvernement, Fort-de-France, 1935, p. 80.

L’Etudiant Martiniquais : organe de l’Association des étudiants Martiniquais en France, n° 1, 15 janvier 1932

Reproduction soumise à autorisation

 

La formation des jeunes Martiniquais est un réel sujet de préoccupation pour l’assemblée locale qui, dès la IIIème République, affiche son ambition de construire une élite, représentative de la société martiniquaise, formée dans les meilleures écoles en France : juristes, médecins, ingénieurs, techniciens et ouvriers qualifiés, tous capables d’œuvrer à l’édification du pays.

 

La question de l’aide à l’éducation sous forme de bourses, d’allocations, de prêts d’honneur et de secours scolaires a fait l’objet de vives discussions au sein de l’assemblée locale, donnant lieu aussi à de nombreux désaccords avec le gouvernement : insuffisance des crédits alloués au budget local, inégalité dans la répartition des bourses, insuffisance du taux des bourses des étudiants en France, irrégularités et favoritisme dans l’attribution des prêts d’honneur aux étudiants, insuffisance des bourses pour les filières techniques et professionnelles. Si le Conseil général a l’initiative de l’inscription des crédits au budget de la Colonie, la répartition en définitive des sommes à allouer appartient à l’exécutif, autrement dit au gouverneur. Le débat se cristallise particulièrement sur le droit de désigner les bénéficiaires, le Conseil général n’ayant de cesse de chercher le meilleur système à instaurer pour imposer ses choix face à l’Administration.

 

Ainsi, pour les étudiants en France, parallèlement au système des bourses réparties par l’Administration selon les résultats des concours auxquelles elles sont subordonnées, le Conseil général adopte en 1929 le système du prêt d’honneur d’après la législation en vigueur en France (et pas appliquée en Martinique). Il s’aménage par conséquent un espace d’autonomie et fait du prêt d’honneur, aide ponctuelle, remboursable à terme, son moyen d’action pour démocratiser l’accès aux facultés en soutenant les étudiants en difficultés financières qu’il juge méritants. Le Conseil général revendique le droit de désigner lui-même les bénéficiaires en vertu d’une convention intuitu personnae qui lui impose l’obligation de discerner individuellement ses co-contractants. L’application d’un tel système est vite remise en question : de son côté, l’Administration conteste ce droit au Conseil général, désignant d’autorité des bénéficiaires ; le Conseil général, quant à lui, voyant ce droit lui échapper, dénonce un système devenu arbitraire, sur lequel pèse aussi le risque de non remboursement des sommes prêtées, et décide de sa suppression en 1932. Il est finalement rétabli quatre ans plus tard par nécessité sociale, le budget des bourses ne suffisant plus à aider les jeunes bacheliers, de plus en plus nombreux à s’inscrire aux concours des bourses.

 

Dans ce contexte tendu autour de l’attribution d’aide aux étudiants, des situations individuelles, parfois relayées par les représentants parlementaires saisis par les étudiants et leurs familles, sont examinées au cours des séances de l’assemblée locale, donnant lieu à des échanges nourris, voire conflictuels, entre les représentants de l’Administration et les élus, chacun défendant son point de vue. En 1932, des étudiants martiniquais à l’initiative de la revue contestataire Légitime Défense publiée à Paris, sont menacés de voir leurs bourses supprimées par l’Administration qui juge leurs propos « subversifs ». Dans une « lettre ouverte », Gilbert Gratiant, alors professeur d’anglais en France, pourtant cible privilégiée de la revue qui dénonce son « conformisme impénitent », son « passéisme » et son « compasséisme », appelle le président du Conseil général à prendre position sur les motifs d’une telle mesure dont ces « jeunes gens ardents, au cœur bien placé » seraient menacés. Si l’assemblée locale désapprouve ces boursiers pour leurs opinions, elle demande à l’Administration de ne pas les sanctionner, avançant que toute mesure de rigueur serait préjudiciable aux parents. Derrière cet argument, l’enjeu que Gilbert Gratiant met en lumière et auquel l’assemblée locale souscrit pleinement, est celui de la construction d’une élite martiniquaise éclairée, critique, audacieuse, capable de décider et d’agir en pleine conscience d’elle-même pour défendre les intérêts de la Colonie. Jusqu'à notre période contemporaine, cette ambition n’a eu de cesse d’animer le Conseil général dans son action pour la jeunesse en formation.