2015, année Zobel : Retour sur le roman La Rue Cases-Nègres

Extraits du manuscrit de La Rue Cases-Nègres, 1948

 

Dépôt Archives départementales de la Martinique, 1J252

 

Reproduction soumise à autorisation

 

Contexte historique :

 

Né le 26 avril 1915 à Rivière-Salée en Martinique, Joseph Zobel, devenu aspirant répétiteur au Lycée Schoelcher pendant la Seconde Guerre mondiale, manifeste un intérêt pour l’écriture : il publie quelques nouvelles dans le journal Le Sportif et, encouragé par Aimé Césaire alors professeur au Lycée Schoelcher, il écrit son premier roman, Diab-là l'histoire d'un paysan qui décide de conquérir sa liberté par le travail de la terre auprès d'une communauté de pêcheurs dont il partage la vie. Ce roman, alors censuré par les autorités de Vichy installées en Martinique, n’est publié qu’en 1947. En 1943, alors que la Martinique rejoint la France Libre, le jeune écrivain est recruté comme attaché de presse auprès du gouverneur Ponton, émissaire de la France Libre, et assure la responsabilité de deux publications : la revue Antilla et l'hebdomadaire culturel La Semaine Martiniquaise. Après le décès du gouverneur Ponton, dont le remplaçant n'accorde pas d'intérêt aux questions culturelles, Joseph Zobel retourne au Lycée Schoelcher comme secrétaire du proviseur.

Profitant d’un congé administratif, Joseph Zobel rejoint Paris en 1946 pour reprendre ses études. Il suit des cours de littérature, d’art dramatique et d’éthologie à la Sorbonne tout en assumant les fonctions de professeur adjoint au lycée François Ier. C’est le début d’une période d’intense activité littéraire au cours de laquelle Joseph Zobel publie, outre La Rue Cases-Nègres, les romans Les Jours immobiles et La Fête à Paris (suite de La Rue Cases-Nègres). Il écrit également des poèmes qu'il déclame dans divers festivals en Europe.

En 1947, Joseph Zobel entame à 32 ans la rédaction du roman La Rue Cases-Nègres. Deux ans d’écriture sont nécessaires pour donner le jour à un roman autobiographique, celui de son enfance passée à Rivière-Salée en Martinique auprès de sa grand-mère, Man Tine, une ouvrière agricole soucieuse d’assurer à son petit-fils un avenir loin des champs de canne.

Les éditeurs auxquels Joseph Zobel présente alors son manuscrit, Julliard, Albin Michel, La Table Ronde, refusent de le publier, le jugeant trop progressiste et entaché de créolismes. Il est finalement publié par les Editions Jean Froissart en 1950 et c’est un succès : il obtient le « Prix des lecteurs » décerné par un jury composé de mille lecteurs de la « Gazette des lettres » en octobre de la même année. Le roman acquiert ses lettres de noblesse trente ans plus tard lorsqu’il est porté au cinéma par la réalisatrice Euzhan Palcy : le film est récompensé par dix-sept prix internationaux parmi lesquels le Lion d’Argent à la Mostra de Venise en 1983. Ce roman est aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature antillaise et figure parmi les œuvres étudiées dans les programmes scolaires.

 

Présentation du document :

 

Ce document exceptionnel, dont on ignorait l’existence jusqu’à sa découverte dans un coffret en fer après la mort de Zobel, témoigne du travail de création de l’écrivain. Le manuscrit présenté ici, portant en première page la date du 1er février 1948, est sans nul doute un pré-manuscrit du roman, une première ébauche composée de 523 folios structurés en quatre parties. Le manuscrit est chargé de ratures, d’ajouts dont certains sont portés sur des bandes de papier collés à même les feuillets. Il rend compte du projet d’écriture gardé intact dans l’édition de 1950, celui de rendre hommage à sa grand-mère : Quand j'ai voulu écrire le livre, ce n'était pas pour fustiger qui que ce soit, ce n'était pas pour condamner qui que ce soit, c'était pour me livrer en toute liberté au retour du souvenir, si j'ose dire, et puis alors une manière de glorifier ma grand-mère. C'était à ce moment-là que je me rendais compte du génie qu'elle était (Joseph Zobel, Université de Laval, 1996).

 

Commentaire historique :

 

Ce roman nous plonge au cœur de la Martinique coloniale des années 30, à une époque où les conditions de vie à la campagne, presque cent ans après l’abolition de l’esclavage, voisines de la misère, ont peu évolué. C’est une peinture touchante, juste et sincère, d’une société en pleine mutation qui tourne de plus en plus le dos à la campagne pour venir trouver en ville du travail et un espoir de vie meilleure. Ce récit autobiographique, à dimension ethnographique, a marqué toute une génération de Martiniquais et plus largement d’Antillais, ceux auprès de qui l’école de la République a donné l’espoir, comme pour José, le narrateur, de s’affranchir de la misère.