5 - L'enseignante

JOIE DE VIVRE

 

C’est le mois de mai, le renouveau n’a pas chassé le chaud soleil, me revient mon enfance !

« Tchuuu ! dirait ma mère en s’éventant, le mois de mai c’est le mois des chaleurs ; tous les petits oiseaux changent leur plumage ».

Mai, mois de chaleur ! Je vivais alors au centre de mon île, aux verts paysages où la température était généralement agréable en tout temps !

Me voilà propulsée au sud aride, à la Renée…

Seize heures, la clochette de l’école a libéré ses prisonniers de la touffeur lourde des salles de classes.

Les enfants s’égaillent  par la route vicinale et les sentiers.

Je m’en vais à la Suin que je rejoindrai  en dévalant la pente du morne Pébouche par la savane historique de la Aubert où paissent des bœufs rarement agressifs, avant de gravir le morne Raidi qui porte bien son nom pittoresque lui aussi.

Je rencontre un groupe bruyant chantant riant gesticulant, cueillant à droite à gauche icaque ou goyave, se délectant du créole interdit ! Heureux de la liberté de s’ébattre en plein air, après une journée où les bras croisés et le silence religieux étaient de rigueur.

Une fillette d’ordinaire si calme et réservée au 1er rang dans sa classe, se révèle particulièrement exubérante. Dans son exaltation elle n’a pas vu la maîtresse dont l’apparition a quelques peu calmé les ardeurs de ses compagnons de route.

  • Alors Désirée, lui dis-je, que se passe-t-il ?
  • Ay ! Ay ! Ay ! Rien ! Ha ! Ha ! Ha ! Mademoiselle… Le mois des mai, c’est le mois des chalères, toutt zoiseau ka changé plimaj yo !!! 
  • Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! et elle courut se dissimuler dans le groupe, étonnée de sa hardiesse et craignant une réprimande, alors que sa réaction m’ouvrait un champ de méditation profonde !

Je n’ai jamais oublié l’extase de cette enfant heureuse de faire « une chaleur » en toute liberté, criant sa joie de vivre au soleil généreux de son île en mai, quand le vent frivolant la décoiffe et veut lui ôter son ample jupe de coton froncée gonflée comme un e ballon prêt à s’envoler à l’emporter dans les airs comme les petits oiseaux sur les ailes du vent.

 

 

 

Solange FITTE-DUVAL

La Renée – 1945 (Rivière-Pilote)