4 - KALEIDOSCOPE souvenirs du pensionnat

Les yeux fermés…Je revois 1933…

         Ce bâtiment qui hantait mes rêves – Temple du savoir

Impressionnant, austère

Dévoilera ses mystères…

Permettra d’atteindre l’idéal…

 

         Bureau des entrées…

Maman me tenait la main

Légères pressions pour m’encourager

« L’inscrire en A ?

(Y pensez-vous ?)

         Qu’importe l’avis du directeur !

M. Gaboly, Tivoli, n’est-ce pas ?

Il ne s’agit que d’une école rurale…

Qu’importent ses notes

Sa bourse lui ouvre les portes soit ! Mais…

Elle ira en B… Un point c’est tout… »

Déception !

Un personnel guindé ; froid. (…)

 

« Mademoiselle, vos bas ont filé…

C’est interdit ici !...

Tiens, où est votre ceinture ? Vous l’avez perdue ?

La farandole était endiablée autour du manguier !

         Une robe libre est indécente.

Trouvez-la vite votre ceinture

Ou allez vous changer

Tant pis pour vous !

Vous êtes au Pensionnat que diable !

Vous devez être une demoiselle… »

 

         Rêve inutile que la chorale

Ton miroir ne te reproche rien ?

As-tu regardé le délicat bouquet que forment les élues

Choisies suivant une règle subtile

Non écrite mais impérative et qu’on ne saurait transgresser,

Apartheid scolaire

         Belles voix oui ! Mais avant tout

Respect autant que faire se peut, des critères hérités du roman de la Rose,

Quand les brunes sarrasines elles-mêmes n’étaient pas appréciées.

Règles présidant à toutes sélections

pour la joie comme pour la douleur,

pour le sport comme pour le spectacle !

         « Du tennis avec Paul Emile ? »

Rions…

« Coiffez-vous autrement mesdemoiselles.

Papillotes, choux et nattes sont coiffures de chambre

         Souvenez-vous-en !

Pauvres filles aux cheveux crépus… !

Et se dressent impitoyables

Les canons de la beauté physique

Le roman de la Rose Oiseuse. (…)

 

Et voici mon tortionnaire

Haute, carrée, altière,

Mulâtresse aux cheveux noirs, yeux froids, lèvres cerise

Voix glaciale, affirmant péremptoire

« Ce devoir n’est pas de vous ».

         Appréciation systématique quand le devoir est bon.

Mes larmes de désespoir suivent.

 

Sois bénis ô ma mère qui sus trouver les mots pour raviver l’espoir

Pour stimuler l’effort et conduire à la victoire.

« Tu sais qu’il est de toi, continue donc à t’appliquer

La fille d’une paysanne, pour elle, n’est pas capable de bien s’exprimer !

         Ne t’en fais pas, les maîtres changent,

Demain il fera jour… !

Mais avant le changement

La vérité s’impose

L’orgueil blessé fut en fait un service rendu

Merci donc, quand même

Madame le professeur… (…)

 

Elle devient mon professeur…

Ses cours, quels délices !

Le travail est dur, mais payant,

Sa personnalité s’impose

On s’instruit et on admire, Révélation !

         Comment peut-elle être si érudite ?

Comment une enveloppe si noire peut-elle contenir tant de lumière,

Alors que nous entendons tous les jours en français et en créole dans le peuple même

         Décrier les noirs !

Ah ! Rendons grâce au dieu des nègres

D’avoir forgé des déments en chair et en os

Et redoublons d’efforts pour gagner le défi de l’égalité.

 

Elle est sévère mais elle est juste.

Chacun a sa part ; rien de plus et rien de moins.

La voie du succès s’ouvre pour les enfants du peuple qui ont soif d’apprendre.

 

J’en parle à la maison.

« C’est une NARDAL ! » me dit ma mère avec fierté.

Et mon père d’expliquer en se rengorgeant :

« Leur père est un nègre très instruit et de haut rang.

« Il y a des noirs qui honorent la race comme ce professeur Louis Achille qui parle sept langues ».

  • « C’est une famille qui montre que peau d’ébène, instruction et éducation, valent autant ou plus que teint de lys et argent », précise ma mère.

 

(…)

 

Et toi vénérable maison, austère Pensionnat Colonial si chargé d’histoire

         Qui m’accueillis enfant, pleine de rêves - et d’espoirs

En ton sein j’ai vécu des heures de doute, mais surtout d’efforts persévérants

         Couronnés de succès.

 

Par toi étaient mis en contact, l’élite des filles de Martinique d’origines sociales les plus diverses, filles d’ouvriers, paysans, fonctionnaires, employés, décidées à se surpasser

Que venaient rencontrer à partir de la Seconde les filles békés du Couvent.

Tu as d’abord abrité des générations de femmes éprises de sciences, de culture, de dignité,

Qui aspiraient surtout à former

Une élite intellectuelle, bourgeoise et coloniale.

Mais de sein ont jailli des générations de femmes

Qui ont entrepris de refaire la société martiniquaise, ainsi que l’avait souhaité le père de la négritude en 1945 (« Vous avez une civilisation à refaire », Césaire)

 

(…)

 

Pensionnat colonial, Lycée de Jeunes filles,

Aujourd’hui, Collège d’Enseignement Secondaire Ernest RENAN,

Tu t’es heureusement progressivement démocratisé

Et tu élèves plus logiquement filles et garçons issus du métissage,

Qui devront ensemble construire

Dans le respect mutuel l’effort et la Paix, une MARTINIQUE prospère et digne.

 

Septembre 1993

 

 (…)

 

Ainsi trottait ma pensée,

Au jour faste

De ton quatre-vingt dixième anniversaire

Mais hélas ! En ce triste matin

Du 9ème mois du troisième millénaire,

Aléa jacta est

Ta mort est consommée !

Choc de la découverte brutale,

Béliers, tracteurs et grues

T’ont terrassée ! Désert !

Ils ont dispersé tes os

En maints dépôts infâmes

Et enterrée, la mort dans l’âme

Je n’ai pu retenir une larme

Etouffant mes sanglots

Devant cet espace vide

Source abondant de souvenirs jaillissant

De près d’un siècle de vie féconde.

 

 

 

Novembre 2001

Solange FITTE-DUVAL