11 - CESAIRE, PARAKIMOMENE DE LA MARTINIQUE. UN STATUT A « METTRE A LA REFONTE » : CESAIRE ET L’AUTONOMIE

Il y a cette verticalité terrible dont le nom fidélité me fixe à vif

au pommeau tournoyant du glaive à double tranchant

dont je ne suis que la garde affable dans le temps

 

- Clair passage de ma journée profonde », Ferrements, 1960

 

 

Parakimomène de hauts royaumes amers

Moi

Soleil safre

 

-« Soleil safre », in moi, laminaire…, 1982

 

 

La notion de  « personnalité » du peuple martiniquais fonde la conception politique de Césaire. Tout régime politique doit donner la place à l’expression de cette personnalité, singulière, « différente ». Ainsi, pour lui, le statut est contingent,

et donc évolutif.

 

 

DECENTRALISATION, AUTO GESTION, AUTONOMIE

 

De 1947 à la fin des années 1960, Césaire déplore, sur le mode du ressentiment et de l’ironie, les promesses non tenues par la départementalisation, qui n’est plus, à ses yeux qu’un« fétiche », ou une « vieillerie doctrinale à ranger au magasin des accessoires ». Son projet politique propre, formulé d’abord sur le modèle fédéraliste inspiré de l’Union française, ne prône pas l’indépendance, même si son discours se radicalise après l’ordonnance du 15 octobre 1960 (15) et l’affaire de l’OJAM (1963).

En votant « oui » au référendum de 1958 et à De Gaulle, Césaire ne perçoit pas que sera verrouillée pour longtemps l’évolution institutionnelle qu’il attend.

 

♦ La répression systématique par le gouvernement et les préfets de toute velléité autonomiste (dissolution du Front antillo-guyanais constitué d’étudiants d’outre-mer à Paris en 1961, l’affaire de l’OJAM, dite « complot du Mardi gras » en 1963, comme la très brutale répression des émeutes de Pointe-à-Pitre en 1967 et le procès des Guadeloupéens du GONG) ne font qu’amplifier et exaspérer l’opinion. Dès 1961, Césaire dénonce« au sein du gouvernement, les entrepreneurs de catastrophes qui s’ignorent » (16) et les pouvoirs exceptionnels des préfets d’outre-mer. Les termes « palliatif mineur », « rapiéçage », « ravaudage »reviennent régulièrement dans ses discours.

 

♦ Le mot « autonomie », manié avec précaution en 1956-58, est employé dans ses interventions à l’Assemblée nationale à partir de décembre 1960 (17). Il devient central en 1967et permet le regroupement de la gauche martiniquaise (convention du Morne-Rouge en 1971

 

 

UN PARTI, UNE VILLE, UN PEUPLE ?

 

Au service de son projet politique, avec Pierre Aliker, puis Camille Darsières, il crée en mars 1958 un nouveau parti qui, structuré à la manière communiste, sera une véritable machine de guerre lors des campagnes électorales. « Papa Césaire », maire adulé est identifié, bon gré mal gré, à la ville de Fort-de-France et au peuple martiniquais. Dans un premier temps vu favorablement par le préfet pour contrer l’influence communiste, Césaire devient vite persona non grata. Dans les années 1971-1978, les affrontements violents avec la droite gouvernementale sont largement médiatisés et créent de vives polémiques (affaires Nouvet et Jalta).

 

 

LE « MORATOIRE »

 

L’élection de François Mitterrand en mai 1981 fera retomber complètement cette pression. Ne souhaitant pas aller plus vite que la demande populaire, Césaire décide, à l’encontre de certains de ses compagnons les plus proches, d’instaurer  le « moratoire » sur l’autonomie et de s’en tenir aux « franchises locales » offertes par la décentralisation de 1982-1983 dont il inspire certains projets pour l’outre-mer. Ces lois de décentralisation, en instaurant le principe de libre administration des collectivités locales, vont recomposer la distribution du pouvoir entre l’État et les collectivités. Néanmoins, la réforme qui devait aboutir à la création d’une collectivité unique outre-mer est bloquée par le Conseil constitutionnel en 1982 : il ne reste, en 1983, plus qu’à prendre successivement les commandes des deux leviers que sont le tout nouveau conseil régional puis le conseil général, réinstallé dans des compétences beaucoup plus étendues. Césaire devient alors le premier président du Conseil régional de Martinique avant de passer la main tout de suite après à Camille Darsières.

 

 

(15).Cette ordonnance, prise moins d’un an après les émeutes de décembre 1959 au cours desquelles une population de jeunes exaspérée par l’immobilisme social et politique et par la tension raciale était descendue dans la rue et avait compté trois victimes de la répression, permettait d’éloigner à discrétion les fonctionnaires aux opinions politiques susceptibles de « troubler l’ordre public ». Les militants communistes Georges Mauvois, Armand Nicolas, Walter Guitteaud, en avaient fait les frais.

(16).Séance du 18 juillet 1961.  In Aimé Césaire, Écrits politiques, 2013.

(17).À l’Assemblée nationale, le 3 juin 1960, il est question de « gestion de (leurs) propres affaires » et d’un « droit d’initiative et d’exécution locales », le 6 novembre, il dénonce le « mythe politique » du statut départemental, puis le 1er décembre propose une « autonomie raisonnable ». À partir de 1961, définitivement convaincu de l’impasse de la constitution de 1958, Césaire prône un « cadre nouveau – peu importe le nom, décentralisation, autonomie ou autogestion » (séance du 18 juillet 1961).