10 - « LE VERBE MARRONNER » UNE LIBERTE DE CONSCIENCE AU-DESSUS DE TOUTE IDEOLOGIE.

Ouiche ! Depestre le poème n’est pas un moulin à

passer de la canne à sucre ça non

et si les rimes sont mouches sur les mares

 

sans rimes

toute une saison

loin des mares

moi te faisant raison

rions buvons et marronnons

et pour le reste

que le poème tourne bien ou mal sur l’huile de ses gonds

fous-t-en Depestre fous-t-en laisse dire Aragon

 

Réponse à Depestre poète haïtien (Eléments d’un art poétique), in Présence africaine, n° spécial, avril-juillet 1955

 

 

 

 

Si les dissensions au sein de l’équipe municipale se manifestent dès le début des années 50, les années 1953-1956 creusent l’écart entre Césaire et le communisme français, soumis aux mots d’ordre soviétiques. Le 25 octobre, la lettre que Maurice Thorez reçoit d’Aimé Césaire retentit pourtant comme un coup de tonnerre en France et en Martinique.

 

 

DES RELATIONS TENDUES AVEC LA FEDERATION COMMUNISTE DE MARTINIQUE

 

Très tôt, des tensions se font jour au sein du groupe communiste martiniquais, au point qu’on parle déjà de « césairistes » en 1952, face aux communistes orthodoxes « moscoutaires » dont Georges Gratiant, Camille Sylvestre sont les tenants. Césaire applique les consignes de son groupe à l’Assemblée nationale, et cherche un temps à maintenir la cohésion de l’équipe municipale (14). Il n’intervient plus significativement à l’Assemblée nationale dès 1954, alors même que la Fédération de Martinique semble évoluer vers des positions autonomistes qui sont inscrites à l’ordre du jour du programme politique des communistes martiniquais en 1955. et exprimées dans la profession de foi signée par Césaire, Bissol et Lamon pour les élections législatives du 2 janvier 1956. La démission de Césaire entraînera une scission violente qui, à l’issue des municipales partielles de 1957, confirmera la popularité de Césaire et lui permettra de créer un nouveau parti. Cette nouvelle voie, s’éloignant de la doctrine marxiste, s’ouvre à la petite bourgeoisie, ce qui ne déplaît pas aux partis de droite et aux autorités qui y voient un moyen d’affaiblir l’emprise communiste sur la vie politique et sociale.

 

 

POESIE NATIONALE & STALINISME

 

Le poète se rend à Moscou pour les funérailles de Staline auquel il rend un hommage de circonstance (1953). Mais immergé dans le milieu intellectuel de Présence africaine ou des Temps modernes (Jean-Paul Sartre, Daniel Guérin), ouvert à la pluralité des opinions de gauche, et encouragé par le très fidèle ami Michel Leiris, il prend ses distances. Sur le plan littéraire, l’injonction faite en 1953 par Louis Aragon, poète et membre du comité central du PCF, d’une « poésie nationale » normée et classique dans sa forme, suscite une violente mais humoristique réaction de Césaire à son ami René Depestre en 1955 : il s’agit, au-delà de la forme, sur le fond, de signifier l’autonomie d’un art littéraire nègre. La publication du rapport Khroutchev et la répression communiste en Hongrie en 1956 lèvent la chape de plomb et achèvent de le convaincre des crimes du stalinisme.

 

 

LA NEGRITUDE AU CENTRE D’UNE NOUVELLE GEOPOLITIQUE

 

La conférence de Bandung, en 1955, fait émerger le Tiers monde issu de la décolonisation qui refuse de s’inféoder tant à l’Ouest sous influence des États-Unis qu’à l’Est sous contrôle soviétique. Le 1er congrès des écrivains noirs, en septembre 1956, à la Sorbonne, véritable « Bandung » littéraire conforte Césaire dans sa décision de rupture. Sa vibrante conclusion, « Nous sommes là pour dire et pour réclamer : donnez la parole aux peuples. Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’histoire », renvoie à une vision culturaliste, nourrie de lectures sociologiques et anthropologiques.

 

 

LE TOURNANT POLITIQUE EST UN TOURNANT LITTERAIRE

 

À partir de 1954, Césaire remanie notablement ses recueils antérieurs pour les publier dans leur version « définitive » (Discours sur le colonialisme (1955), Cahier d’un retour (1956), Et les chiens se taisaient (1956), Cadastre (1961) qui regroupe et refond Soleil cou coupé et Corps perdu.

 

♦ Dans ces rééditions, comme dans son nouveau recueil, Ferrements (1960), l’écriture se fait plus sobre, moins « surréaliste », sans pour autant obéir au mot d’ordre d’Aragon. Les hommages appuyés aux peuples d’Afrique en marche vers l’indépendance (« Afrique », « Salut à la Guinée », « Pour saluer le Tiers-Monde ») ou à l’histoire antillaise (Delgrès) supplantent la poésie d’inspiration stalinienne. Les modifications de texte renforcent l’intelligibilité des orientations politiques de Césaire

dont la Lettre à Maurice Thorez est, à la fois, le manifeste et la conséquence.

 

 

(14).Correspondance de Paris avec François Rustal, 1951-1954.- (Aimablement communiquée par Édouard Delépine)