9 - DU DISCOURS ANTICOLONIALISTE AU THEATRE DE LA DECOLONISATION.

UNE ECRITURE PLURIELLE

 

Les années 1948 à 1956 sont marquées par une écriture véritablement plurielle, Césaire s’essayant à de nombreux genres  poésie toujours, mais aussi discours, chroniques de presse et textes polémiques, essais historiques. Elles préparent l’ouverture vers le théâtre.

 

♦ L’activité politique porte Césaire à développer sa veine pamphlétaire, déjà présente dans la Lettre à Mgr Varin de la Brunelière, déjà rôdée par les nombreuses campagnes électorales qui émaillent les années 1945 à 1950. Assidu de la bibliothèque de l’Assemblée nationale, il travaille dès 1950 à son Toussaint- Louverture, essai historique (1960). Cet essai concrétise sa fascination, dès la fin des années 1930, pour le premier homme d’État d’une nation nègre en formation : Césaire avait d’abord tenté de l’évoquer à travers un drame historique, dans la première version, commencée dès avant le séjour en Haïti et finalement abandonnée, de Et les chiens se taisaient.

 

 

LE DISCOURS SUR LE COLONIALISME

 

Le statut littéraire et politique de Césaire le désigne pour des contributions publiques sur la question coloniale. « L’impossible contact » est publié en 1948 dans la revue plutôt conservatrice Chemins du monde, dans un numéro spécial sur la fin de l’ère coloniale à laquelle contribuent Charles-André Julien ou Octave Mannoni. Fortement augmenté, l’article devient le Discours sur le colonialisme en 1950, texte au ton virulent qui dénonce l’ancrage des préjugés racistes, qui sont à la base de l’entreprise coloniale, dans la pensée occidentale. Réédité en 1955 chez Présence africaine, cet argumentaire accablant et plein d’ironie devient rapidement un texte de référence parmi les nombreuses publications sur le colonialisme qui marquent cette époque (Fanon, Memmi, Mannoni…).

 

 

LA NEGRITUDE, FERMENT DE L ’ANTICOLONIALISME

 

À Paris, Césaire fréquente assidûment le groupe de Présence africaine et Michel Leiris, auprès desquels il consolide son approche culturaliste qui l’éloigne du marxisme. Fort de son expérience politique directe, dans son allocution au Congrès des écrivains noirs (1956), Césaire reprend l’idée déjà présente dans Tropiques d’un poète démiurge : celui qui fait advenir un monde nouveau, une « synthèse nouvelle», et fait faire l’économie de l’apprentissage de la liberté à son peuple.

 

 

LE THEATRE DE LA DECOLONISATION

 

Cette vision et la nécessité de toucher plus directement un large public amènent Césaire vers le théâtre. L’intérêt de Césaire pour le théâtre n’est pas nouveau, puisque Césaire dès 1943 travaille à une pièce, Et les chiens se taisaient, dont il hésite longtemps à choisir le parti : drame historique, qui pourrait lui  avoir été inspiré par la connaissance qu’il a des nombreuses publications sur Toussaint-Louverture (11) ou « oratorio », dont la dramaturgie se rapprocherait de la tragédie grecque archaïque, celle que Césaire connaît à travers sa lecture de Nietzsche (12). Les remaniements successifs aboutissent, en 1946, à un texte mettant en scène le Rebelle, archétype de l’esclave révolté, qui sera réagencé en version théâtrale en 1956, juste avant le 1er Congrès des écrivains noirs.

 

♦ Le théâtre politique de Berthold Brecht, peut-être aussi la lecture de l’étude de Bakary Traoré publiée chez Présence africaine (13), influencent la création de Césaire, mais ses thèmes, marqués par l’actualité, suivent le leitmotiv de l’exercice du pouvoir, de ses risques et dérives. Il met en scène, avec une volonté pédagogique toujours assortie d’un texte puissant et poétique, les « héros » de la décolonisation et leur échec, et souligne le destin tragique, quasi-sacrificiel de ces « éclaireurs de leur peuple » à travers Christophe (La Tragédie du roi Christophe, 1963), Lumumba (Une saison au Congo, 1966).

 

Une tempête (1969) complète la trilogie et, sur un mode apparemment plus léger, met en évidence les rapports de domination hérités de l’esclavage et leur subversion inachevée. La situation de la ségrégation nord-américaine est le point de départ de cette pièce, qui évolue, pour son édition définitive, vers une démonstration de la situation antillaise.

 

 

(11). On pense notamment au poème dramatique de Lamartine (Paris, Maison Lévi frères, 1850), d’inspiration romantique, et qui peut avoir marqué Césaire (Arch. dép. Mart., Rés.8° 44), mais aussi à la Vie de Toussaint-Louverture de Victor Schœlcher (Paris, Ollendorff, 1889, Arch. dép. Mart., Rés.8° 50) ou encore aux travaux de Nemours, connus à travers la Revue du monde noir.

(12). Friedrich Nietzsche, Naissance de la Tragédie, 1872-1886.

(13). Le Théâtre africain et sa fonction sociale, Présence africaine, 1958, souligne les aspects rituels, esthétiques et pédagogiques du théâtre en Afrique