5 - L’ESPOIR DES « GRANDS VIRAGES FOUS DES RENOUVEAUX »

L’AVENTURE DE TROPIQUES

 

En plein régime de l’amiral Robert paraît en avril 1941 Tropiques, créée par Aimé et Suzanne Césaire, René Ménil avec Georges Gratiant, Aristide Maugée et Lucie Thésée. La revue se veut une tribune martiniquaise pour la négritude : si son propos n’est pas directement politique et son audience est limitée (tirage d’environ 500 exemplaires), elle est le ferment d’une véritable révolution culturelle qui n’échappe pas à André Breton, en escale à la Martinique en 1941 : elle mine l’esprit vichyste, qui, aux yeux de Césaire prend une coloration particulière dans le contexte colonial antillais : ce qu’il qualifiera à plusieurs reprises de « larbinisme intégral » est cette configuration de l’hégémonie politique et économique des békés et des manoeuvres d’une bourgeoisie assimilée servile, qui a adopté les mots d’ordre pétainistes et méprise le fonds culturel populaire que la revue s’emploie à mettre à l’honneur. Censurée en février 1943, la revue renaît avec la fin du « tan Robè »

 

 

UNE EFFERVESCENCE INTELLECTUELLE ET CULTURELLE EN MARTINIQUE

 

Le ralliement de la Martinique à la France libre, et l’arrivée du gouverneur Ponton envoyé d’Afrique par le Comité français de Libération nationale sont une véritable bouffée d’air, tant pour la population que pour les intellectuels. En 1943-44, les missions d’intellectuels français regroupés à New-York autour de l’École libre des hautes études se succèdent en Martinique : l’archéologue Henri Seyrig, le philologue et sinologue René Etiemble, les professeurs Auguste Viatte et Gustave Cohen, ou encore le critique d’art Pierre Loeb et le comédien Louis Jouvet séjournent au cours des années 1943-1945. Leurs interventions ont pour effet de dynamiser le débat public (par exemple la conférence d’Etiemble qui suscite une passe d’armes entre les cléricaux vichystes et l’équipe de Tropiques). Ces échanges dotent aussi la Martinique d’outils de connaissance et de communication : un choix de livres et de revues reflétant les nouveaux courants de pensée sur les plans philosophique, littéraire, politique ou sociologique est envoyé de New-York à la Bibliothèque Schœlcher. Sur place, c’est une véritable floraison de revues : soit patronnées par le gouverneur Ponton, comme les Cahiers de la Libération (plutôt consacrés à l’information internationale et à la guerre), la Semaine martiniquaise (bulletin d’informations locales) ou Martinique (revue culturelle qui ne connaîtra que quelques numéros) ; soit créées et imaginées par les professeurs et étudiants du lycée Schœlcher : Tropiques, bien sûr, dont les mots d’ordre se font plus radicaux et échevelés mais aussi Caravelle, dirigée par René Ménil, marquée par l’esprit

Tropiques, ou encore Jeunes Antilles, au contenu plus éclectique.

 

 

CESAIRE DANS LE RESEAU DES INTELLECTUELS FRANÇAIS LIBRES (1943-1945)

 

La décisive rencontre avec Breton et Lam, en avril-mai 1941 est un nouveau point de départ pour Césaire : il établit une correspondance suivie dès 1941 avec le poète et le peintre, puis avec d’autres proches du mouvement surréaliste, dont Pierre Mabille qui exerce comme médecin à Port-au-Prince avant d’y être nommé attaché culturel en 1945. L’axe New- York/Fort-de-France se prolonge vers Alger puis Paris, grâce au nouveau réseau des intellectuels agissant aux côtés des autorités de la France libre, comme Seyrig ou Etiemble qui se lient d’amitié avec les Césaire.

 

♦ C’est donc bien une conjonction singulière et ambiguë due à la situation exceptionnelle de la fin de la guerre qui projette Césaire vers une reconnaissance nationale et internationale :

• d’une part la volonté du Comité français de libération nationale (De Gaulle à Alger, Seyrig comme attaché culturel à New York) de développer une diplomatie culturelle intensive dans une zone d’influence américaine, et de préparer ainsi la sortie de guerre en garantissant à la France une place dans le concert des nations victorieuses du nazisme. Autour de l’École libre des hautes études de New York et des artistes réfugiés s’articule la future politique culturelle d’après-guerre, qui accentue la rupture avec la pensée française des années 30 qui a débouché sur la démission et la collaboration (la fameuse « trahison des clercs ») (7). L’enjeu du rayonnement de la culture française dans la région est perçu par les nouvelles autorités qui, d’Alger (siège du CFLN), puis de Paris à partir d’août 1944 et de New-York (d’où la délégation de la France libre a piloté les opérations de reprise de possession de la Martinique), recommandent et soutiennent le vivier de la « pensée française libre » du lycée Schœlcher;

• d’une autre, la promotion de l’esprit de Brazzaville, c’est à- dire une réforme de la politique coloniale française qui tienne plus compte des aspirations des élites colonisées, et refonde l’administration coloniale pour maintenir l’Empire après la tourmente de la guerre. La conférence de Brazzaville qui s’est tenue en février-mars 1944 pose les bases de cette politique coloniale d’après-guerre, et René Pleven, commissaire aux colonies en sera le maître d’œuvre;

• enfin, les efforts du groupe surréaliste à New York pour donner un regain au mouvement à travers l’expression de nouveaux auteurs d’Amérique du Sud et de la Caraïbe : Breton et Lam ont fait publier Césaire à Cuba (traduction du Cahier en 1943), au Chili et bien sûr à New-York dans les revues VVV et Hémisphères.

 

 

(7).Sur cette question, voir Emmanuelle Loyer, Paris à New York. Intellectuels et artistes français en exil, 1940-1947, Paris, Hachette, coll. Pluriels, 2007.