3 - « ÊTRE-NOIR-DANS-LE MONDE »

La négritude de Césaire s’appuie sur la crise existentielle qu’il traverse au milieu des années 30, pour rencontrer une préoccupation sociale et politique : elle revendique d’abord l’altérité radicale du nègre, fondée sur ses racines africaines, et dénonce l’assimilation qui règne dans les élites antillaises, voire africaines (3). Elle postule qu’aucun changement social ou politique ne se fera sans la prise de conscience de cette identité africaine, sans « creuser notre propre domaine racial, sûrs que nous sommes de rencontrer en profondeur les sources jaillissantes de l’humain universel » (4).

 

♦ Dans les années 30-40, la négritude résonne avec le surréalisme du fait de la valorisation « primitiviste » de l’irrationnel, du magique, du « sauvage » (Breton, Mabille, Bataille) : de nombreux textes de Suzanne et Aimé Césaire l’expriment dans Tropiques, jusqu’à « Poésie et connaissance » (1944-45). On y perçoit une oscillation entre deux perceptions de la négritude : à la fois comme essence, caractère indélébile du Noir, et comme existence.

 

♦ Après-guerre, dépouillée de ses caractères essentialistes, la négritude sera synthétisée comme un « être-noir-au monde» et véritablement lancée dans les milieux intellectuels internationaux par le texte « Orphée noir », écrit par Jean-Paul Sartre en 1948, en introduction à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Senghor(5) : « Si l’oppression est une, elle se circonstancie selon l’histoire et les conditions géographiques : le Noir en est la victime en tant que Noir, à titre d’indigène colonisé ou d’Africain déporté. Et puisqu’on l’opprime dans sa race et à cause d’elle, c’est d’abord de sa race qu’il lui faut prendre conscience ». La revue Présence africaine en sera la principale tribune dans les années 1950.

 

(3). Césaire a été également influencé par la lecture d’Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident, paru en 1918-22 et qui eut un grand succès entre-deux-guerres, ainsi que le soulignent James Arnold et Daniel Delas dans Césaire, Aimé, Poésie, Théâtre, Essais et discours, sous la direction d'Albert James Arnold, Paris, CNRS-Éditions, collection Planète Libre, 2013.

(4). « Nègreries : conscience raciale et révolution sociale », L’Étudiant noir, n°3, mai-juin 1935. Publié par Christian Filostrat, Negritude Agonistes, Assimilation against Nationalism in the French-Speaking Caribbean and Guyana, Africana Homestead Legacy, 2008.

(5). Également publié dans Les Temps modernes, n°15, septembre 1948. Arch. dép. Mart. 8°H13638.