2 - CESAIRE, UNE CONSCIENCE NOIRE AU MONDE : LA NEGRITUDE. CONTEXTE ET INFLUENCES

ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour

ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre

ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol

elle plonge dans la chair ardente du ciel

elle troue l’accablement opaque de sa droite patience.

 

— Cahier d'un retour au pays natal, 1939

 

LA FORMATION LITTERAIRE DE CESAIRE

 

Au lycée Schœlcher, où il passe le baccalauréat et rencontre le Guyanais Léon-Gontran Damas, Césaire est formé aux humanités classiques. Fruit de la tradition lettrée  de la IIIème République, cet ancien « khâgneux » se qualifie rétrospectivement par boutade de « nègre gréco-latin ». Il est et restera un lecteur insatiable, dans tous les domaines de la littérature, sciences humaines, philosophie, linguistique (notamment africaine), ses écrits portent la trace, ou citent plusieurs auteurs de prédilection, quoique fort différents les uns des autres : Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé et les précurseurs du surréalisme, mais aussi Lamartine, Victor Hugo, Charles Péguy, sans omettre les classiques latins et grecs.

 

♦ À son tour, professeur de lettres au lycée Schœlcher de 1939 à 1945, excellent pédagogue, il transmet le goût de la littérature à ses élèves, comme en témoignent les cahiers de cours que plusieurs d’entre eux ont conservés (1).

 

 

DANS LE PARIS DES ANNEES 1930

 

Le trio Césaire-Senghor-Damas est étroitement associé à la naissance du concept de « négritude » (1935). La khâgne où se rencontrent Césaire et Senghor crée un climat favorable à la friction des idées nouvelles, mais exacerbe le contraste entre culture européenne et « l’esprit de brousse » que Césaire veut revaloriser dans la conscience de ses compatriotes antillais, trop occupés à se fondre dans la culture française par mimétisme, par assimilation.

 

♦ La conjonction se fait dans le Paris des années 30, grâce au salon des sœurs Nardal, aux revues publiant auteurs nord-américains, africains et antillais (La Revue du monde noir, L’Étudiant noir) et au développement de mouvements panafricanistes et anticolonialistes, plus marqués politiquement (2).

 

♦ Pour Césaire, le tournant se produit vers 1934-1935, et se traduit par sa percée dans l’association des étudiants martiniquais, dont il devient président et dont il transforme la revue, L’Étudiant martiniquais en L’Étudiant noir. Il y publie deux articles retentissants « Jeunesse noire et assimilation » et « Conscience raciale et révolution sociale » où, pour la première fois il utilise le terme « négritude ».

 

♦ Ses influences sont multiples : outre la découverte de l’Afrique par l’étroite amitié avec Senghor, Césaire est en contact direct avec la Harlem Renaissance noire américaine (Alain Locke, Langston Hughes, Zora Neale-Hurston et Claude MacKay). Il traduira d’ailleurs, pour l’Étudiant noir, des poèmes de Sterling Brown.

 

♦ La notion de négritude s’alimente aux lectures dont Aimé et Suzanne Césaire font état dans la revue Tropiques (en particulier Frobenius – Histoire de la civilisation africaine (1936) – qui ouvre le premier numéro de Tropiques, mais aussi Jean Price-Mars – Ainsi parla l’oncle (1928) –, René Maran, Félix Éboué…).

 

 

 

(1).Voir cahier présenté dans la bibliothèque personnelle d’Aimé Césaire

(2).Sur ce contexte, voir, entre autres, Philippe Dewitte, Les Mouvements nègres en France 1919-1939, Paris, L’Harmattan, 1985 ; Bennetta Jules-Rosette, Black Paris, the African writers’landscape, Univ. Of Illinois Press, 1998