En marche vers une nouvelle politique martiniquaise

- « Peuple martiniquais », tract d’Aimé Césaire, Paris, 4 novembre 1956. 1p.

Archives départementales de la Martinique, Fonds Louis Adrassé, 36 J 19.

 

- Appel à la population, Fort-de-France 26 novembre 1957.

Fort-de-France, imprimerie Bezaudin, 8 p.

Archives départementales de la Martinique, BRO 8°111.

 

Reproduction soumise à autorisation.

 

Contexte et présentation des documents

Le 24 octobre 1956, Aimé Césaire adresse sa démission du Parti communiste français à Maurice Thorez, secrétaire général du Parti. Des tracts et articles de la Fédération communiste de la Martinique, surprise par cette décision, dénoncent cet acte perçu comme une trahison. C’est la rupture entre Césaire et la Fédération.

En réponse à ces attaques, Aimé Césaire adresse de Paris, le 4 novembre 1956, un tract au « Peuple martiniquais ». Diffusé le 7 novembre par un « Comité Aimé Césaire » composé de militants communistes, notamment ceux de la section de Fort-de-France, qui reprochent à la Fédération de l’avoir « condamné » sans avoir entendu ses explications, ce texte annonce un meeting qui se tient à la Maison des sports le 22 novembre 1956 au cours duquel il expose les raisons de sa démission à la population sans présenter de véritable programme.

Cette démission n’a pas entaché sa popularité et elle débouche vers de nouvelles alliances politiques. En février 1957, Césaire inflige une sévère défaite au candidat communiste aux élections municipales de Fort-de-France.

Un an plus tard, le 26 novembre 1957, Césaire s’adresse à nouveau directement à la population. Cette fois, il appelle à la création d’un nouveau parti de rassemblement pour répondre aux enjeux et problèmes majeurs de la Martinique, d'ordre économique, social et politique.

 

Commentaire historique

Alors que la lettre à Maurice Thorez constitue une rupture idéologique de portée nationale et internationale, ces deux textes annoncent un agenda politique propre à la Martinique et la recomposition du paysage politique local : Césaire y décline sa rupture avec un communisme encore entaché de stalinisme et peu enclin à prendre en compte les aspirations des pays en voie de décolonisation.

Dans le premier tract, Césaire réaffirme ses convictions anticapitalistes et anticolonialistes tout en invitant à élaborer un projet politique propre aux Martiniquais. Sans la citer, il remet en cause la manière dont est mise en œuvre l’assimilation qu’il a défendue et obtenue en 1946 aux côtés des communistes français.

Après plusieurs mois de réflexion et de tractations, c’est bien la création d’un nouveau parti politique qui est annoncée dans l’Appel à la population, et l’abandon des « mots d’ordre mécaniques ». Césaire y exprime une des bases de sa pensée politique, qui lie intimement le changement des institutions politiques avec la revendication culturelle et identitaire, « pour enrayer par une politique hardie de décentralisation et de déconcentration des pouvoirs, le processus de dépersonnalisation dans lequel est entré notre pays ».

Cette nouvelle voie proposée reprend pourtant certains mots d’ordre et programme retenus par la Fédération communiste locale dès août 1955 et exprimés dans la profession de foi signée par Césaire, Bissol et Lamon pour les élections législatives du 2 janvier 1956. Mais, s’éloignant de la doctrine marxiste, Césaire veut élargir la base de son mouvement à la petite bourgeoisie, ce qui ne déplaît pas aux partis de droite et aux autorités qui y voient un moyen d’affaiblir l’emprise communiste sur la vie politique et sociale. En effet, dès 1957, les élections amorcent le recul rapide du parti communiste sur la scène politique locale.

 

Intérêt historique

Entre la rupture avec le PCF et les émeutes de décembre 1959, ces deux documents éclairent une période charnière de l’action politique d’Aimé Césaire et augure des changements dans le paysage politique martiniquais. On voit émerger sa vision de l’autonomie pour la Martinique dont l’instrument sera un nouveau parti politique, le Parti progressiste martiniquais (P.P.M) qu’il fonde en 1958. Il y affirme nettement la nécessité d’orientations politiques spécifiques et le besoin d’une maîtrise par les Martiniquais des leviers du développement économique, social et culturel.

En hommage funèbre, le Dr Pierre Aliker, l’un de ses plus fidèles compagnons, dans son discours rappellera cette posture en réaffirmant « Les spécialistes des questions martiniquaises, ce sont les Martiniquais (...) ».