Césaire et la mémoire de l'esclavage.

« Commémoration de l’abolition de l’esclavage. Discussion d’un projet de loi adopté par le Sénat » : intervention d’Aimé Césaire, 17 décembre 1982

Journal officiel de la République française, débats parlementaires, Assemblée nationale, n°148, 18 décembre 1982, p.8483 - 8496

Présentation et contexte du document
En juin 1982, le Sénat examine un projet de loi visant à commémorer l’abolition de l’esclavage. A la même époque sont discutées les lois de décentralisation et on voit se mêler dans les débats les craintes des tenants du statu quo institutionnel dans les départements d’outre-mer.
Après des amendements très substantiels au Sénat, le texte est présenté à l’Assemblée nationale. L’intervention d’Aimé Césaire (pp. 8489-8490), en soutien au texte initial du gouvernement, défendu par le secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, Henri Emmanuelli, est une leçon d’histoire pleine d’humour et de solennité à la fois. A travers Schœlcher, c’est le principe universel des droits de l’homme et du devoir de résistance à toute forme d’oppression que Césaire défend. Au cours des débats, s’expriment les députés ultramarins : Ernest Moutoussamy (Guadeloupe), Jean-François Hory (Mayotte) Jean Fontaine (La Réunion), et Victor Sablé (Martinique) dont l’intervention est certainement la plus subtile face à la position de Césaire.
Après un nouveau passage au Sénat et à l’Assemblée nationale, la loi à l’article unique, instaurant une commémoration nationale, ainsi qu’un jour férié à date variable selon les collectivités territoriales concernées, sera promulguée le 30 juin 1983.

Commentaire historique
Ce texte souligne à quel point la mémoire de l’esclavage est un sujet sensible, tant pour la communauté nationale très frileuse que parmi les élus d’outre-mer. 
La commémoration de l’abolition de l’esclavage est aux Antilles, depuis les années 1970, un enjeu politique et identitaire sur lequel s’affrontent les autonomistes et indépendantistes d’une part, et les départementalistes de l’autre. Depuis la publication d’Armand Nicolas (1962-1967), la traditionnelle « fête à Schœlcher » célébrée le 21 juillet est battue en brèche par la commémoration de l’insurrection du 22 mai à la Martinique. A Fort-de-France, dès 1971, le 22 mai est inscrit dans l’espace public (inauguration de la place du 22 mai, puis jour de congé pour les écoliers dès 1975).
L’intervention parlementaire de Césaire en 1982 s’inscrit dans la continuité de sa pensée exprimée dès 1945 dans Tropiques. Pour lui, la nécessaire reconnaissance de l’esclavage n’est pas de l’ordre du positionnement victimaire. En cela, son intervention de 1982 ne relève pas des débats qui, à partir de 1998, accompagneront la loi du 21 mai 2001 (dite Taubira) reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité.

Intérêt historique
Député de la Martinique de 1945 à 1993, Césaire a été très actif au cours des débats sur les lois de finances ou de programme, et sur les textes fondateurs pour les libertés locales. Si son intervention la plus connue est le rapport qu’il fit en faveur de la transformation des « quatre vieilles » colonies en départements, en 1946, son leitmotiv est la prise en compte des besoins spécifiques des départements d’outre-mer et la nécessité d’un développement économique et social volontariste.
Ce texte constitue un exemple de l’action de Césaire, député. A travers son intervention on perçoit son maniement de registres oratoires très différents : à la solide argumentation historique, et à la solennité de l’hommage à Schœlcher, il ajoute désormais un humour savamment dosé dont il ne manque pas, dans les années 80, de faire usage dans l’hémicycle.
Ce texte résume la position que gardera Césaire vis-à-vis de la mémoire de l’esclavage : nécessité de l’inscription de la mémoire dans l’espace public, valorisation simultanée de l’engagement visionnaire de Schœlcher et du rôle du peuple pour la liberté et l’égalité.